La dernière bouffée… Suivre le cheminement du petit nuage s’évaporer dans la nuit. Une motocyclette passe… Un chanteur piéton… Entendre « ma bohème ». Comme un avertissement.
Je me suis piégé. Mortellement piégé. Le sang ne va pas tarder. Je me suis trop éloigné de Gangsta Panama. L’impression inexorable d’être dans une course dont je connais d’avance le perdant, le cheval ignorant qui galope avec un mauvais cavalier. Il n’y aura pas de vainqueur.
Retrouver Gangsta Panama. Le temps d’un week end comme le temps des cerises. Elle est morte. Inexorable elle aussi. Course après la mort et non plus après la vie. Elle paraît si petite, si menue, si fragile. Ses traits sont déjà figés dans le masque mortuaire mais si peu risible d’une vie qui a galopé plus vite que son ombre. J’ai pris sa main. Je l’ai serré espérant un retour. Un retour à une réalité et déjà les souvenirs s’entrechoquent comme des dominos qui n’aspirent qu’à rentrer dans ma cervelle. Je suis le mauvais cavalier et je perds mes racines. A l’abri de la salle de recueil, les sons sont camouflés pourtant j’y distingue une musique. Incongrue. Dans ma tête, je me repasse en boucle Clair de Lune salvateur de ce moment que je devine fou. J’ai reposé la petite main aux petites fleurs de cimetière. Annonciatrices ? Sûrement.
Prendre l’urne, s’en aller, ne pas se retourner. J’ai un goût de sang dans la bouche, mes mains s’agrippent à cette foutue urne. Glaciale. Je suis un automate qui rentre dans le métro et se laisse enfermer. Mes yeux sont flous et pourtant un regard m’accroche. Ma sylphide devenue sentinelle m’observe.
Les larmes coulent. Un instant pour signifier que je suis arrivé au bout de mon cauchemard. Elle est simplement là. Un moment d’innocence dans une journée morne. Des yeux bleu gris qui me captent, me happent et ne me laissent pas le loisir de m’échapper. Elle n’est pas si belle. Je l’avais fantasmé. Mais il y a quelque chose qui vous envahie et ne vous laisse aucune alternative. Ainsi elle ne devient plus la fille du… L’amazone de… Elle est simplement là. Elle est simplement elle. Ma sylphide.
Je vous ai cherché
Vous m’avez trouvé.
Lui demander sa main. La prendre, ouvrir le poing pour voir la paume et ses liaisons de vie inscrite dont on ne connait pas l’issue mais que l’on imagine. Y écrire son numéro de téléphone, lui faire savoir qu’on l’attend quelque part.
Reprendre l’urne. Regarder une dernière fois ce regard troublant en sachant par avance que plus rien ne sera pareil.
Enjamber un cadavre dont le sang s’échappe et repartir sur Lyon.
Je vous observe du haut de ma tour. De là, rien ne semble m’atteindre, le soleil joue à cache cache avec nos vies. Les arbres dansent au gré du vent, le Rhône semble être un infini serpentin.
Et je suis là. A me raccrocher avec des souvenirs comme des bouées de sauvetage. Je vois ses yeux, sa silhouette. Je bois la tasse, je me noie.
Je l’imagine entre mes mains… Relever ses cheveux juste pour le plaisir d’embrasser sa nuque, caresser son épaule, sentir son odeur… Entendre ses mots, me demander d’arrêter…
Ceux ne sont que des fantasmes. Je n’ai jamais pu lui parler.
J’écrase mon visage contre la fenêtre, sentir la fraîcheur. Je veux vivre c’est tout ce que je souhaite. Mais je suis en sursis. Un condamné d’avance à ne pas aimer, un refoulé de la vie.
Lyon, ses dérives, son innocence, ses aristos, ses déchus,… J’y nage en contre courant… Et je me noie.
Je ne sais pas ce qu’elle devient, ni qui elle est… Ce n’était que des effleurements, des sensations d’appartenance. La ligne ultime de l’absurde. Je l’ai franchi. Je l’ai franchi en ne faisant rien et rester là du haut de ma tour à m’imaginer ce que nous pourrions ou aurions pu être.
Sensations de vertiges. Je voudrais être ailleurs, je voudrais me mouvoir, être un électron aussi libre que fou. Je suis statique. Emprisonné en haut de ma tour.
Je l’ai voulu. Je deviens cinglé.
Je croise son regard le matin, je vois ses cheveux le midi et le soir je respire son parfum. Je me mens. Elle n’est pas là. Sûrement dans son Gangstapanama.
Je dors 11h par nuit. Et lorsque je me lève : j’ai cette impression de flotter encore dans les brumes. Je pleure mes disparues. Comme d’autres boivent, mangent, fument… moi je dors leur absence. Je deviens un engourdissement de solitude. Elles ne sont plus.
Claire est partie, emportée par une main trop serrée sur sa gorge. Ses beaux yeux ont perdu de leur superbe et son corps aux multiples plaisirs me laisse seul. Certaines nuits je songe à nos danses, à nos ballets épiques et dans le creux de mon ventre il y a une douleur sourde qui grandit… Comme si… Mais non je me raisonne. Claire ne pouvait être aimée. Elle n’est plus là.
Le métro a fini par ne plus devenir qu’un long serpentin sombre de figures anonymes et non un vaste terrain de jeu où je pouvais faire souffrir qui je voulais. Je n’y vois plus que des figures blafardes, des masques de vie sans vie. Les parfums de femmes ne sont plus que des vagues baumes d’encensements mortuaires. J’ai perdu le goût. J’ai peut être croisé la sylphide… Peut être pas. J’ai perdu le goût de ce jeu de cache-cache. Jeu de dupe
Je suis devenu un monsieur télé-achat compulsif. Tout était bon pour remplir le vide de mon appartement et même lorsque ça ne suffisait plus, lorsqu’il n’y avait plus de place : je trouvais encore un espace vide. Je me comblais comme je pouvais. Mon Taser restait muet, mes yeux se portaient sur la rangée de chiffres qui s’alignait jour après jour. J’étais devenu le meilleur d’une compatibilité toute faîte.
Et puis… Ils sont arrivés avec leur sourire peroxydé, leur mèche gominée et leur cravate en guise d’étau sursitaire… A devenir trop bon : j’étais promu. Je partais…
Je quitte Gangsta Panama pour pire… Puisqu’on ne sait jamais ce que l’on gagne mais on sait ce que l’on quitte.
J’ai appelé Claire. La bonne copine les soirs de solitude. Parce qu’il n’y avait rien d’autres à faire. La sylphide m’obsède tout le temps. Je ferme les yeux et je vois ses cheveux, je prends le métro et elle est là à travers toutes celles du matin, de l’après midi, du soir.
Alors Claire, bonne chaire, bonne pâte, bonne à tout. Son rire m’a accueilli au téléphone. Salvateur d’une journée grise. Elle m’a sorti de ma torpeur. J’étais glacé, elle allait me réchauffer.
18h30. Il tombe des trombes d’eau. Le ciel s’offusque de zébrures, je cours, je me prends les flaques. Je croise une silhouette furtive, des cheveux me balayent le visage. Un parfum me caresse. L’infinitésimale instant. Comme une touche pause qui n’empêche pas la pluie mais me retient d’avancer. Plus rien, plus personne. Autour de moi ça court. Je suis comme un con, dégoulinant de flotte.
Claire est là. Dans l’obscurité de ma cage d’ascenseur. Je cligne des yeux : elle est gracile presque légère. J’ai un vertige et si c’était elle ? Sa main accompagne la mienne sur ma poignée de porte. Douce, fluide.
Elle pose son manteau, je la regarde. Claire, source de soupirs. Source de moments où tout est permis.
Les mains enserrent le cou, comprimant toute arrivée d’air. La femme suffoque. Plaquée contre le mur, elle se débat, essaye de dégager son cou.
-- Je…
-Alors tu dis quoi ? Dis le que je ne t’ai jamais baisé !
Une de ses mains arrive à agripper l’étau lui permettant d’aspirer un filet d’air. Nous sommes là à les regarder. Le bourreau et sa cible.
- - Je… Je ne vous connais pas !
- - Dis…
Le bourreau regarde d’un air hagard la femme face à lui, il se rend compte que ce n’est pas celle qui… Il ramasse sa mallette de travail, contemple la station de métro, les derniers voyageurs du soir, bafouille une excuse et s’en va.
La cible s’accroupit pour retrouver son souffle, se masse le cou. Son teint est livide, elle se relève, tourne sur elle-même. Des larmes plein les yeux, elle regarde le panneau d’affichage annonçant l’arrivée imminente d’un métro. Elle s’avance en titubant vers le bord.
De la foule des badauds sort une femme. Le métro annonce son arrivée en quai. La femme pousse la cible. Celle-ci tombe sur les rails.
Le métro est arrivé.
Une goutte de sang a giclé sur ma cravate. Je serais bon à la jeter.
Je suis parti ce matin vêtu comme un corbeau. L’uniforme de tous les jours, où il fait bon de ne pas déroger à la règle. J’ai rejoins la file des gens endeuillés. En glissant la main dans une de mes poches j’y ai trouvé un briquet. Objet incongru. Notre société réprouve et condamne la consommation de toutes drogues non prescrites.
8h00. La sylphide n’est pas là. Les autres si. Nous sommes entassés comme chaque jour à fuir les regards que l’on pourrait croiser. Le but de cet exercice est de fixer un point imaginaire et s’y accrocher. Prendre cet air absent et vide d’âme. A l’usage on s’y fait et c’est devenu confortable.
Je dois abattre mes 8h05 de travail quotidien. Il n’y a pas d’horaires variables, les heures supplémentaires sont interdites. Nous devons travailler. Si nous ne faisons pas cet horaire, notre assiduité relative se corrige à raison de taser pour chaque minute où nous nous sommes allés à rêver, à ne rien faire. Un coup de taser pour une minute. Le deal a été accepté. Nous n’avons pas besoin de réfléchir puisque nos dirigeants le font pour nous. L’amélioration de la productivité a été corrigée, contrôlée et approuvée : nous n’avons plus qu’à appliquer.
18h25. La femme de ménage vient de rentrer. Petite et menue, elle s’active comme elle peut entre les rayons d’ordinateurs. Nous ne sommes plus que tous les deux. Je me dépêche de pointer. Je n’ai pas le droit de rester une minute de plus à travailler. Elle porte le pendant des voyantes.
-Tu es voyante ?
-Oui monsieur
-Tu peux me prédire l’avenir ?
-Oui monsieur
Elle baisse le regard. Elle n’a que le droit de voir le sol et non celui qui a un rang de plus qu’elle. C’est ainsi.
Cela coûte combien ?
215 roupeuros monsieur.
Sais tu que si tu ne me prédis pas ce que je veux je suis en droit de te tuer ?
Oui monsieur.
Je lui prends doucement la main et aussi doucement j’y glisse la monnaie. Elle me regarde d’un air terrifiée. Sa main s’est refermée sur les 215 roupeuros.
Monsieur veut savoir s’il reverra la sylphide ?
Je suis saisi. Jusque là je n’en avais jamais fait mention. Un peu par peur, un peu par suspicion. J’ai pris ma mallette. Je me suis avancé et dans un chuchotement je l’ai invité à reprendre son travail avant que son taser ne fasse office.
Elle avait oublié de ranger un coupe-papier. Je l’ai pris et mû par une inspiration, j’ai commencé à le lui planter avec toute la hargne dont j’étais capable. Un soubresaut, puis un autre, le sang commençait à affluer jusqu’à former une jolie mare.
L’autre femme de ménage n’aurait qu’à nettoyer demain matin avant l’arrivée des autres. Ce n’était qu’une voyante.
J’ai rejoins la file des endeuillés, à nouveau les regards ont joué à s’échapper. Je respirais mal il me fallait quelque chose à me raccrocher.
Je l’ai trouvé dans la présence du briquet. Il était rouge comme une bouée de sauvetage.
J’ai posé mon livre, contemplé le plafond, espérant y voir une araignée en guise de salut de ma folie. “L’amour ne dure que trois ans”, le livre est devenu occulte, son écrivain fusillé sur le Champ de Mars, et moi me masturbant.
Le lendemain, j’ai pris le métro de 8h10, m’appliquant à être pile à l’heure où je l’avais vu. Rien. Enfin si, tous les autres mais pas elle.
Je hais ta peau, ce grain particulier douloureux et lisse qui semble fondre au contact de ma main. Je voudrais te posséder, voir tes yeux se poser sur moi et ton sourire s’esquisser. J’enfouis mon visage dans ta tignasse, je m’électrise de ce parfum, ton cœur tape. Tes mains ont lutté puis ont abandonné la partie, elles me griffent le dos… J’ai mal et j’aime.
Je t’imagine seule. Terriblement seule, avec pour compagnie tes regrets de n’avoir pas su… Et je te vois nue offerte sur ce lit. Comme une fille que l’on voudrait aimer mais qui ne reste qu’un de ces plans culs dont tous se gargarisent d’avoir pu tirer… Je vois tes mains aux ongles rongés, cette voix au fil tenu un brin attirante. On voudrait te prendre dans des bras, t’attirer pour te protéger. Mais de qui et de quoi ? A part de toi. Tu vois que tu ne sais plus aimer à confier ton corps comme on confie des clefs de bagnole.
Je passe ma nuit avec toi, à mêler mes jambes aux tiennes, à saisir ton visage pour y scruter tes yeux. Les élans se succèdent aux assauts, ce n’est pas une guerre et pourtant nous n’en sommes pas loin. On roule dans les draps, transpiration, excitation, un dernier coup de reins : je jouis.
Le réveil affiche 3h30. Saleté de rêve qui me laisse la bouche pâteuse.
Les stations de métro ont été rebaptisées. Elles ont pris les noms d’assassins célèbres. C’est comme ça c’est Gangstapanama. Au petit matin, les rues sont désertes, les rideaux des boutiques tirés, il ne manquerait plus qu’une musique d’Ennio Morricone et l’affaire est dans le sac.
La banlieue n’est plus de sortie puisqu’elle a pris place. La boulangère a désormais non plus une sonnette d’alarme sous son comptoir, juste un 22 long Rifle prêt à vous accueillir au cas où il vous manque de la monnaie. Et pendant ce temps là, je cherche la sylphide.
Notre première rencontre a eu lieu à la station Guy Georges. Elle était là, grande fine portant des talons l’élevant un peu plus haut que les autres. Son petit cul à faire bander un moine ondulait au gré de ses pas. Personne ne faisait attention à elle, et elle ne faisait attention à personne. Ses yeux dans ses nuages face à la photo de l’assassin qui orne la station. Un éloge y est fait. Je la regardais se prendre une contenance, s’essayait à se mouvoir dans la masse du petit matin où les voyageurs sont encore abrutis de leur sommeil.
Elle a regardé le premier métro où la populace s’engloutissait s’écrasant contre les fenêtres. Elle s’est rassise. Ses grands yeux bleus scrutant chaque détail qui passait devant elle. J’étais là ma mallette à la main en petit costume de cadre supérieur à ne plus savoir quoi faire. Prendre ce métro, aller vers elle ? Un moment elle m’a fixé. Je suis parti. J’ai regardé son visage s’effacer peu à peu.
18H. Information du soir : sur la ligne 666, le corps d’une jeune femme a été découvert. Premier constat : une carotide tranchée. On ne connaît pas encore l’identité de la victime.